Mercure fatal – Chapitre 1
En saison du Taureau, on croit les choses stables, enracinées.
Mais Pluton chuchote à Mercure… et soudain, les zones d’ombre s’éclairent. Ce qui dormait profondément refait surface.
Secrets enfouis, silences trop lourds : la vérité ne demande qu’à éclater.
Natifs du Taureau, de la Vierge ou du Capricorne, préparez-vous à creuser… ou à être déterrés sous peu.
Christina marqua une pause en regardant son écran, l’index en suspens au-dessus de la souris. Étrange, pensa-t-elle. Je me demande bien ce qui m’attend…
Elle haussa les épaules et cliqua sur « Envoyer ».
***
Schllllllllllac !
La porte latérale coulissa sans crisser, presque sans bruit. Presque…
Christina tourna la clé dans la serrure, sourire aux lèvres.
— Je ne te laisse pas longtemps mon vieux. Je vais boire un café en face, juste le temps de sympathiser avec les locaux. Histoire de voir s’il se passe des trucs intéressants dans ce patelin, termina-t-elle dans un murmure.
Elle tourna le dos à son van avec le sentiment du devoir accompli. Son bulletin astral posté, son plan de route affiné.
— Pardon ? Vous disiez ? demanda une voix fluette.
— Euh… quoi ?
Christina pivota brusquement.
Face à elle, une vieille dame toute voutée la scrutait de ses prunelles ardentes, un sourire avenant irradiant un visage fripé. Une canne dans une main, un caddie dans l’autre, elle attendait patiemment d’obtenir une réponse.
De quoi elle se mêle, la grand-mère ?
Consciente qu’elle ne se débarrasserait pas d’une ancienne du village sans donner quelques explications, Christina consentit à répondre :
— Oh non ! Une vieille habitude. Je parlais à Gus.
La dame âgée leva un sourcil.
— Mon van, précisa Christina en désignant le véhicule d’un geste de la main, comme si elle faisait des présentations.
L’octogénaire hocha la tête, amenant dans son mouvement une chevelure argentée encore épaisse pour son âge. Elle crut bon de poursuivre la conversation :
— Ah, je vois, je vois. Vous restez longtemps dans notre village ?
Tu parles qu’elle fait ses courses, la vieille commère ! Elle a dû passer la nuit à regarder mon van par la fenêtre.
— Une ou deux nuits. Je suis de passage. Je vais chercher ma sœur à Montpellier. On a prévu quelques jours de rando un peu plus au nord, dans les Cévennes.
— Très bonne idée. Profitez-en tant que vous êtes jeune ! Mes jambes fatiguées ne me permettent plus d’arpenter les sentiers de notre belle région, soupira-t-elle en tapotant sa canne sur ses tibias.
Christina compatit avec un sourire.
— Et vous venez d’où ? poursuivit l’octogénaire.
Tenace, la mamie ! Elle ne va jamais me laisser tranquille.
— Du Cantal.
— Et où dans le Cantal ? C’est si joli les monts du Cantal ! J’avais une amie qui vivait à Murat, quand j’étais jeune. Oh… on en a fait ensemble ! pouffa-t-elle. Bon, il y a prescription, j’imagine. Il faut bien trouver des avantages à la vieillesse !
Craignant que la petite dame ne se lance dans le récit de ses aventures de jeunesse, Christina coupa court à la discussion, au risque de passer pour une malotrue. Elle savait pourtant qu’elle devait se méfier de sa promptitude à envoyer balader les gens, et d’autant plus une des doyennes du village. Ce n’était jamais bon pour s’attirer les faveurs des habitants, surtout si elle devait rester plus longtemps dans le coin. Mais, c’en était trop pour elle, elle avait besoin de tranquillité.
— Je vais prendre un café en face, avant de reprendre la route.
— Ah, vous allez chez Laurette ! Très bon choix ! Restez jusqu’à midi, sa cuisine vaut bien une halte de quelques heures. Son arrivée a fait du bien au village, même si… certains vieux rabat-joie trouvent toujours à redire. Mais vous voyez ce que je veux dire, n’est-ce pas ? Les étrangers ne sont pas toujours les bienvenus dans des communes comme la nôtre.
Elle fit une pause, comme si une pensée venait de lui traverser l’esprit.
— Enfin… ce n’est pas vraiment une étrangère d’ailleurs, la petite Laurette. Ça fait bien trente ans que ses grands-parents se sont installés ici ! Mais je vous laisse vous y attabler, je suis sûre que les odeurs qui sortent de la cuisine vont vous inciter à rester quelques heures de plus.
Christina esquissa un pas de côté, espérant que la conversation allait s’arrêter là.
— Je vais faire mes courses chez Ginette. Là-bas, ajouta la vieille dame en tendant sa canne vers une échoppe ombragée. À plus tard, Madame ! Madame ? Vous ne m’avez pas dit votre petit nom ?
— Christina Cadot. Mais appelez-moi Christina.
Apparemment satisfaite de la dernière réponse à sa question, la grand-mère hocha la tête sans se défaire de son sourire. Elle reprit sa route à petits pas rapides. Christina l’observa s’éloigner, constatant que sa canne lui servait davantage d’objet de décoration que de véritable appui.
Maligne la mamie, elle cherche à amadouer les inconnus en suscitant l’empathie. Mais on ne me la fait pas, à moi ! Je vois clairement dans ton petit jeu…
Dans une heure, tous les habitants sauraient qui était Christina et ce qu’elle faisait ici. Tout un tas d’histoires farfelues circuleraient à son sujet, alimentant les conversations de villageois toujours friands de nouveautés, quoi qu’ils en disent.
Christina traversa la place à côté de laquelle elle s’était installée pour la nuit, à deux pas du centre ancien. Comment s’appelait-il déjà, ce joli bourg ? Jean de… Saint-Jean… Saint-Jean de quoi ? Elle haussa les épaules. Peu importait, elle quitterait son stationnement dans une heure, tout au plus, et n’y remettrait probablement jamais les pieds. C’était ça, le hasard de la route, le plaisir de s’arrêter où bon lui semblait, de partir, de rester. La liberté. La vraie.
Elle s’installa en terrasse et posa son trousseau de clés trop chargé sur la table. En s’asseyant, ses muscles endoloris lui rappelèrent que son matelas devait être un peu fatigué. Gus n’était plus de la première jeunesse, mais elle non plus, à dire vrai… Elle venait juste de fêter ses cinquante-quatre ans. La semaine passée. Quelques mèches grises nouvellement installées au milieu de sa chevelure blonde lui rappelaient désormais cette réalité chaque fois qu’elle se regardait dans un miroir. Profitez-en tant que vous êtes jeune ! avait dit la vieille dame. Certes.
Cinquante-quatre ans.
La semaine passée.
Le cinq mai.
Un rictus souleva le coin gauche de ses lèvres.
Le cinq mai… Taureau, et sa prévision astrologique n’augurait rien de bon : elle allait devoir creuser.
FIN DU 1ER CHAPITRE !